Le « Père » de Cagayous s'appelait Auguste Robinet
 
Musette
 

Le « Père » de Cagayous s'appelait Auguste Robinet. Né à Alger en 1862 ; très tôt orphelin, il fut commis du Service Vicinal de la ville avant l'obtenir, après concours, le poste l'inspecteur de l'Assistance Publique.
Fonctionnaire mais aussi, pendant un demi siècle, chroniqueur, critique de théâtre et, surtout... barde de la langue et des mœurs populaires algéroises.
Robinet débuta à 20 ans dans la presse en signant « Tête d'âne », des fantaisies liées à actualité qui paraîtront dans « L'Akhbar ».

A partir de 1888, dans la « Revue algérienne » puis dans le « Turco », deux périodiques fondés par Ernest Mallebay, il donnera de régulières et spirituelles chroniques sous les pseudonymes de Rob ou de Jean de l'AGHA.
Après s'être « exercé » dans quelques écrits en « pataouète », le langage parlé de Bab-el-Oued, qu'il avait parfaitement assimilé, il rédigea « Mardi Gras ». Pour cette première aventure du « plus grand voyou d'Alger » Robinet, curieusement, signa « Cagayous, vu et mis au point : Musette ». Elle fut publiée dans l'hebdo du dimanche « Le Turco » le 3 Mars 1895. L'immédiat succès de cette pochade incita à l'édition des épisodes suivants en brochures à deux sous.

 

Il s'en vendit dans les rues 12.000 en une seule journée.
Réunies en volumes, ces histoires furent constamment rééditées au fil des ans. Plus près de nous, les Editions Baconnier (1969) , Balland (1972) et Tchou (1979) redonnèrent vie à Cagayous
et à ses « complices » hauts en couleurs.

 

Cagayous, « le roi des salaouetches », originaires de Bablouete (Bab el Oued), et sa petite bande de chenapans malicieux et turbulents parcouraient toutes les rues d'Alger où se déroulaient les cocasses péripéties de leurs exploits hebdomadaires. Une vie intense « d'en haut la cantera à en bas la mer ».
Cagayous avait son langage, extraordinaire et typique. C'était du pataouète moderne... ou du « cagaoussien ». Les étymologistes en recherchèrent les origines aux sources diverses, espagnoles à Bab-el-Oued, italiennes dans le quartier de la Marine, arabes à la casbah et françaises un peu partout ailleurs.
Cagayous savait ce qu'il voulait et se faisait comprendre : « Aucun, qu'il soit civil ou militaire, il m'empêchera à moi Cagayous que je chante ma chanson quand le soleil y me dit bonjour ! »


Un parler mais surtout un franc parler.


- Quand il « montait » à la Casbah avec sa bande de « Cagnelos » c'était « pour faire maronner à les femmes ».
- Pendant la Semaine Sainte, il constatait « que le bon Dieu y s'en fout qu'on mange la bacalaô (morue) ou la viande, en condition qu'on se l'aye pas volée ».

 
 
 

- Aux bains de mer, « ousqu'iy a Matarèse » avec un « caneçon garibalde » il faisait des « souprieux » (sauts périlleux).
- A l'épicerie, il exigeait « des anchois bonnes, celles-là qu'elles sont aplaties dedans le baril ».
- A la pêche : « y se sortait que des oublades grandes comme des savates ».
- En visite à l'Exposition de Paris, flanqué de ses acolytes : Embrouilloun, Bacora et la « Calotte jaune », il répondit, outré, à la question : - Vous êtes français ? - d'un quidam étonné par l'accent du quatuor : « Algériens nous sommes ... que ! »
Ce terme n'était revendiqué à l'époque, que par ceux qu'on appellera plus tard les « Pieds Noirs » (Voir sur ce sujet l'ouvrage récent de Pierre Dimech : « La désinformation autour de la culture Pieds Noirs » Editions l'Etoile du Berger.)

Grand sentimental, sous une apparence « macho », le « pôvre » Cagayous eut des déboires matrimoniaux l'obligeant à « casser la carte » en conclusion de torrides « baroufas ».

Musette le « mobilisa » en 1914 et il dut quitter Alger «ousque le sang il est chaud plus milleur qu'en France » pour rejoindre le front. « Cagayous Poilu », paru en 1920 à Alger, fut la dernière de ses 15 grandes épopées.

L'étonnante « humanité » de Cagayous, c'était le petit monde qui l'entourait :

- Chicanelle : Sa sœur ; la fille-mère qui fait des monès (brioches au sucre)
- Scaragolète : Le petit à sa sœur ; « un foura-chaux de petit bâtard qui reste bourricot pourquoi y vas pas à l'école », était un bébé baveur « comme un scargot » d'où son surnom.
- Mademoiselle Theresine : « Qu'elle en pinçait pour lui » et qui deviendra, brièvement, son épouse. « Elle se tient le certificat d'études et l'épicerie de sa mère. »
- Madame Solano : Sa belle-mère « Qu'après 35 ans à Alger pas même elle parle français » !
- Mecieu Hoc : Facteur en retraite... « qu'il aime bien parler dessur les autres »
- Boumatraque : Le Commissaire Central... « qu'un jour y s'a reçu un asting qui s'y a fermé l'œil ». (coup asséné par Cagayous...)
- Calcidone : Maltais « pêcheur des oursins que toujours y marche pieds nus ».
- Embrouilloun : Un naturalisé... « qui vous sort des saloperies en apolitain quant il perd la figure et qui s'a fait peler en jouant les cartes espagnoles vec les arabes ».
- Hachomoc : Le chevrier... « le petit à çuilà qui fait des fromadjos ».
- Mallard : « Qu'il a un cabanon à Sidi Ferruch »... et « que toutes les bêtes bonnes à manger qu'elles passent à côté elles viennent pas vieilles... »
- Le docteur : Ecrivain public... « y travaille la lettre alonyme pour les femmes... en cachette ».
- Zéro franc : « Pourquoi jamais il a le rond pour payer quand y vient son tour ».
- Caporal : Un fourachaux... « que jamais y s'attrape le bouchon en mangeant les figues de Barbarie pourquoi y connaît un truc : à chaque douzaine y s'enfile une boule de savon arabe ».
- Mateptache : « Soigisseur des pommes de terre »
- Tape à l'œil : « Mesloute » (dénué)
- Felisque : « Le fort ténor léger qui chante à le Café de la placette en face le marchand de loubia » et « qu'il est gentil... »
- Mecieu Lelaitier : «Avocat. Pour qui la justice elle est battel (gratis) mais ceuss là qui travaillent avec elle y marchent pas à l'œil... »
- Kouider : « Qu'il a fait agent de poulice et que maintenant y fabrique la koukra ».
- Cuila qu'il a la calotte jaune : Rentier endé-pendant ... lieutenant de Cagayous et un peu son rival...
- Gasparette : « Qu'un jour elle s'a ensauvé par en haut le jardin Marengo »
- Ugène le Louette : « Faiseur des commissions »
- Ramonette : « Escafandrier dedans le port... qui se répond plus des dettes qu'elle poudrait faire sa femme, ensauvée vec un oualliounne »
- Tonico : « Qu'à sa sœur y s'y a venu un enfant sans qu'on sait comment... et qui faut qu'on attend que le petit y se ressemble à quelqu'un pour s'arrêter le type et qui se marie ».
- Six-Dix : Garçon de café « Qui s'en est chia-dé de la fille à la Smina » (La grosse).

A cette brochette de « pas tristes » on peut ajouter : Zigolatche, Ouacco, Bacora, Boulitche, Coimbra, Facanal, Camalion, Pimiento, Mariquita, Fartasse, Fatoutche, Zamoun, Micalette, Cucurollo, Taouloun patron du battibatte, etc. qui apparaissent au gré des épisodes.

Auguste Robinet, à l'instar de son héros Cagayous avait du caractère. Amateur de belles voitures, membre fondateur de « l'Automobile Club d'Alger », il eut sa superbe Salmson réquisitionnée au début de la guerre ; circulant en tramway, il reconnut un jour son véhicule en stationnement et s'empressa d'aller s'informer dans une boutique voisine ; il apprit ainsi que l'attributaire ne s'en servait que pour un aller- retour quotidien. Robinet s'installa illico au volant, fonça à la Préfecture et avisa l'autorité qu'il reprenait possession de son bien. « Son service des enfants assistés étant plus important que les commodités d'un employé statique ». L'affaire n'eut aucune suite. Robinet fut un des promoteurs de la Maternité de l'Hôpital de Mustapha.

Frappé d'hémiplégie, il s'éteignit le 1er septembre 1930. Selon sa volonté, il n'eut que le cortège de ses trois enfants pour l'accompagner au cimetière du Boulevard Bru.

John FRANKLIN
D'après : Archives René Rostagny et : « Musette, publiciste Sociologue » de Max Lamouche.

 
             
 


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