– Revue de presse N° 255
– 12 septembre 2026 – { 2003–2026 } – { 23ème année }
« Halte au feu » de Stéphane Giusti : le massacre oublié de la fin de la guerre d'Algérie – Benzine Magazine
Marie–Laure Kirzy
12 septembre 2026
Après Le Juif rouge, remarqué lors de la rentrée littéraire 2024, Stéphane Giusti revient avec un deuxième roman puissant consacré à un angle mort de la fin de la guerre d’Algérie : la fusillade de la rue d’Isly du 26 mars 1962, un massacre longtemps occulté dont la reconnaissance officielle n’interviendra qu’en 2022, lorsqu’Emmanuel Macron le qualifiera d’« impardonnable ».
©Olivier Rieu
Une semaine après les accords d’Évian qui scellent définitivement le chemin de l’Algérie vers l’indépendance après sept ans de guerre, l’OAS refuse le cessez–le–feu et se retranche avec ses commandos delta dans son bastion de Bab El Oued. Dès le 23 mars, l’armée française organise le blocus de ce quartier populaire d’Alger. Quand un tract de l`OAS appelle la population massive à désobéir en manifestant pacifiquement en signe de solidarité avec Bab El Oued, l’adhésion est massive.
Stéphane Giusti a composé son roman comme une tragédie grecque. Comme chez Sophocle ou Euripide, il mise sur la règle des trois unités : unité d’action (tout converge vers la fusillade), unité de temps (l’action se déroule sur le temps court d’une seule journée) et de lieu (Alger, resserré plus particulièrement sur Bab El Oued). La dimension tragique est puissamment renforcée par une avancée narrative proche du thriller puisque compte à rebours est égrené heure après heure, avec en ouverture le mystère d’un cadavre non identifié, nu, une couronne de fil barbelé enfoncé sur la tête, retrouvé flottant sur la plage de la Vigie (son identité ne sera dévoilé qu’à la fin.

C’est dans ce contexte crépusculaire que sont précipités six personnages. Le choix du casting pourrait sembler très didactique : un gendarme français né à Blida, deux soeurs qui ont décidé de vivre leur jeunesse, un couple de militants communistes et un membre déterminé du commando delta de l’OAS. Mais Stéphane Giusti parvient à les faire vivre au–delà de leur stéréotype initial. Il prend le temps de les présenter, de faire comprendre ce qui les anime au plus intime. Tous sont profondément incarnés.
« Désormais, deux Algérie pilonneraient son front et ses tempes chaque nuit dans une fureur guerrière dont aucune ne sortirait vainqueur».
Le personnage du gendarme est absolument remarquable. A mesure qu’il se dévoile, on le voit évoluer au delà de sa carapace de militaire. Lui le pied noir, fils de militaire, les valeurs de l’armée chevillées au corps, voit ses certitudes vaciller tellement ce qu’est devenu l’Algérie le fout en l’air. Son désenchantement prend aux tripes tellement son conflit intérieur est subtilement exposé.
On vit avec lui, avec eux, cette journée qui avance vers la tragédie, on est à leurs côtés tellement le récit est immédiatement immersif et de plus en plus urgent à mesure que l’heure fatidique du massacre approche. A peine le récit est–il mis en pause pour quelques apartés lyriques, véritable choeur antique commentant le drame, invitant à réfléchir, ouvrant un espace de réflexion morale face à ces individus, cette humanité prise au piège du cycle de la violence et des mensonges de l’Histoire.
« Une fraction de seconde suffit, dit–on, pour que l’horreur et le tragique surviennent, pour qu » des hommes ordinaires deviennent assassins, une foule désarmée gibier de hasard. Ce moment de bascule ne doit sans doute rien au temps ni à sa fluctuation soudaine, plutôt à nos propres errements et à la peur originelle d’avouer nos fautes. Au lieu de cela, nous laissons nos mensonges se grimer en justes causes. Aussi le cours sanglant du monde n’est–il que le fruit de notre inconséquence. »
Aucun manichéisme ni relativisme chez Stéphane Giusti qui tient ferme sa boussole humaniste pour raconter ce drame longtemps passé sous silence, ce massacre d’au moins soixante–deux civils désarmés commis par une armée républicaine. Juste la complexité d’une guerre sale qui n’en finit pas de s’achever. Un excellent roman dont la puissance et l’intelligence font penser aux trilogies de Frédéric Paulin sur la décennie noire algérienne et la guerre civile libanaise.
Marie–Laure Kirzy
Halte au feu
Roman de Stéphane Giusti
Editeur : Seghers
291 pages – 20€
Date de parution : 20 août 2026
« C’est révoltant » : 300 personnalités protestent contre l’arrivée de Charles Sapin de Valeurs actuelles sur France Inter
Par Benjamin Meffre Le 12 septembre 2026 à 15h30
Une tribune, que nous publions en exclusivité ce week–end, demande une nouvelle fois à la direction de France Inter de revenir sur cette décision. Parmi les près de 300 signataires, on retrouve des comédiens (Josiane Balasko, Denis Podalydès, Julie Gayet, Bruno Solo, Ariane Ascaride, Romane Bohringer, Dominique Blanc, Gérard Hernandez, Yolande Moreau, Jacques Gamblin, Corinne Masiero, Laure Calamy), des cinéastes comme Patrice Leconte, Valérie Donzelli, Audrey Diwan ou le documentariste Vincent Munier, mais aussi des figures de la musique (Yann Tiersen, Camille, Lio, Aldebert, Emily Loizeau, Jeanne Added, Mathias Malzieu, Miossec, Magyd Cherfi, Lo’Jo), ou des écrivains (la Prix Nobel Annie Ernaux, plusieurs Goncourt dont Leïla Slimani, Pierre Lemaitre, Éric Vuillard, Hervé Le Tellier, Atiq Rahimi, Laurent Gaudé, et Virginie Despentes, Vanessa Springora), et notamment le photographe Yann Arthus–Bertrand, parmi de très nombreux grands noms du monde intellectuel.
Reprenant des arguments déjà invoqués par les syndicats de la Maison ronde ces dernières semaines, le texte estime que France Inter ne saurait accueillir un représentant d’un titre de presse « condamné à plusieurs reprises pour injure publique à caractère raciste, provocation à la haine raciale et diffamation ». Il souligne aussi que ce journal est en partie détenu par Pierre–Édouard Stérin, un homme d’affaires qui « ne cache pas son agenda politique » au « bénéfice de l’extrême droite ».
En référence à la récente commission Alloncle, la tribune tient également à rappeler que Valeurs actuelles s’est « particulièrement illustré dans la violente campagne de dénigrement et d’attaques outrancières orchestrées l’année écoulée contre l’audiovisuel public ». Pour ses signataires, cette affaire Charles Sapin pose ainsi la question « des limites admissibles du pluralisme dans le débat public ». Un pluralisme qui doit selon eux « se déployer dans le cadre de l’arc républicain ». Et « ne saurait se confondre avec la complaisance envers des idées qui représentent un danger pour la démocratie et le respect des droits fondamentaux ».
Un certain « malaise » face à ce recrutement
« C’est révoltant », tranche sans détour le dessinateur et soutien du texte, Jul, au sujet de cette arrivée du n° 2 de la rédaction de Valeurs actuelles sur France Inter. « Ce n’est ni normal, ni acceptable. Valeurs actuelles est un titre de presse d’extrême droite et une arme de combat. Il est possédé et instrumentalisé par des gens qui ont un projet de destruction politique. À aucun moment, il n’est fréquentable », tacle l’artiste, estimant qu’« il y avait mille autres possibilités pour donner la parole à des gens de la droite conservatrice » sur l’antenne publique. Et ainsi respecter un pluralisme auquel il est par ailleurs favorable.
« Ça me choque », témoigne aussi le comédien incarnant Raymond dans « Scènes de ménages », Gérard Hernandez, qui a également décidé de signer cette tribune. Quant au musicien Miossec, il n’a « personnellement rien contre Charles Sapin en tant que journaliste », mais pointe que son journal se met « très régulièrement hors–la–loi ».
Cette tribune ragaillardit déjà ceux qui, au sein de Radio France, demandent la suppression de cet édito politique. « Elle montre que nous ne sommes pas les seuls à trouver qu’il y a un sérieux problème », résume l’humoriste Charline Vanhoenacker, qui ne cache pas son « malaise » face à ce recrutement.
Également présent chaque dimanche sur la chaîne de télé France Info, mais cette fois dans le cadre d’un débat contradictoire face à Rokhaya Diallo, Charles Sapin s’est aussi attiré l’hostilité de plusieurs syndicats de France Télévisions. « Cette affaire pose une question fondamentale : jusqu’où doit aller le pluralisme. C’est un vrai enjeu démocratique qui concerne tout le monde, et pas seulement le service public », commente Lionel Thompson, élu CGT au Conseil d’administration de Radio France, qui renvoie aux tensions actuelles autour de l’émission de Sonia Mabrouk au sein de BFMTV. Et du côté des auditeurs, on s’interroge
L’arrivée de Charles Sapin sur France Inter semble aussi inquiéter une partie du public. « Quand je suis sur le terrain pour ma nouvelle émission (« C’est loin mais c’est beau »), beaucoup de gens m’en parlent. Je les sens ébranlés, voire pour certains en colère », témoigne Charline Vanhoenacker, par ailleurs présidente de la société des productrices et producteurs de la station publique.
Un constat confirmé ce jeudi par la Médiatrice de Radio France. « Je reçois énormément de messages très critiques dans lesquels des auditeurs se disent en colère. Ils font part de leur incompréhension. Certains parlent même, je cite, de trahison », a souligné Emmanuelle Daviet au micro d’une émission diffusée sur les ondes de la première radio de France.
Face à elle, Céline Pigalle, directrice de la station publique.
Celle–ci a assuré comprendre « l’émoi » que ce recrutement pouvait susciter, tout en estimant qu’il relevait avant tout d’un « malentendu ». Selon la dirigeante — qui n’a pas souhaité faire davantage de commentaires auprès du Parisien —, l’embauche de Charles Sapin se justifie par sa volonté de donner la parole « à différents points de vue » alors que se profile la prochaine présidentielle. « Nous voulons être un endroit où on puisse dialoguer et débattre », a–t–elle complété, rappelant que cet éditorial politique de la matinale était assuré le samedi par une journaliste représentant l’hebdomadaire L’Obs, classée à gauche.
À la recherche d’un équivalent pour « les idées de la droite républicaine », Céline Pigalle a jeté son dévolu sur Charles Sapin. Un journaliste « qualifié » et « sérieux » approché alors qu’il était encore au Point. Avant qu’il ne soit débauché cet été par Valeurs actuelles pour, selon ses dires, contribuer à « tourner la page » des « errances » passées du journal.
Quoi qu’il en soit, direction comme syndicats s’attendent à un mouvement de grève « bien suivi ». « La grève va s’entendre, particulièrement le lundi », prédit un journaliste de la station, qui participera avec certains de ses collègues à un rassemblement public ce dimanche, à 14 heures, devant la Maison de la Radio.
Une question demeure : Charles Sapin aura–t–il pu, malgré la grève, délivrer quelques heures plus tôt son troisième éditorial de la saison ? « C’est loin d’être acquis », prévient un cadre de la Maison ronde.
La tribune
Valeurs actuelles sur France Inter : c’est Non !
Quel choc d’entendre que France Inter s’est associée depuis la rentrée au journal Valeurs actuelles, sous la forme d’un éditorial présenté par le nouveau directeur adjoint de sa rédaction, Charles Sapin.
Ce journal condamné à plusieurs reprises pour injure publique à caractère raciste, provocation à la haine raciale et diffamation, est la vitrine et le symbole de la libération de la parole raciste à laquelle notre société est confrontée aujourd’hui.
Les valeurs qu’il représente sont en totale contradiction avec les missions de la radio publique définies par le Parlement : défendre la cohésion sociale, la lutte contre les discriminations, la représentation de la diversité des origines et des cultures. Un éditorial n’est ni un débat ni une interview et il engage pleinement France Inter.
Radio France doit–elle vraiment s’engager dans ce pari hasardeux et offrir, a priori, un brevet de respectabilité à ce titre multirécidiviste de la provocation raciste ? Nous ne le pensons pas.
L’un de ses nouveaux propriétaires, le milliardaire Pierre–Édouard Stérin, ne cache pas son agenda politique, formulé dans le projet Périclès qui assume mener un combat « idéologique, politique, et électoral » au bénéfice de l’extrême droite, en utilisant notamment les médias.
Est–ce le rôle de la radio publique de participer à cet agenda politique ?
Nous ne le pensons pas.
Valeurs actuelles s’est aussi particulièrement illustré dans la violente campagne de dénigrement et d’attaques outrancières orchestrées l’année écoulée contre l’audiovisuel public par l’extrême droite. Lui offrir aujourd’hui cette chronique est une étrange défaite face à cette campagne calomnieuse.
France Inter, comme les autres antennes de Radio France, s’attache à respecter le pluralisme. C’est une obligation à laquelle veille l’ARCOM. Ce pluralisme doit se déployer dans le cadre de l’arc républicain et ne saurait se confondre avec la complaisance envers des idées qui représentent un danger pour la démocratie et le respect des droits fondamentaux.
Ne pas participer à la banalisation de ces idées, comme le font malheureusement de trop nombreux autres médias, c’est aussi une des responsabilités de notre radio publique.
Pour toutes ces raisons, nous artistes, chercheur–es, universitaires, magistrat–es, avocat–es, écrivains, sportifs–ves soutenons les salarié–es de Radio France qui demandent la suppression de cet éditorial de Valeurs actuelles sur France Inter.
L’enjeu dépasse largement ce simple rendez–vous radiophonique et pose la question cruciale des limites admissibles du pluralisme dans le débat public.
Les premiers signataires :
Ariane Ascaride, Romane Bohringer, Dominique Blanc, Josiane Balasko, Denis Podalydès, Aïssa Maïga, Gérard Hernandez, Yolande Moreau, Anna Mouglalis, Corinne Masiero, Laure Calamy, Valérie Donzelli, Judith Chemla, Julie Gayet, Valérie Karsenti, Bruno Solo, Robert Guédiguian, Serge Moati, Camille, Lio, Aldebert, Piche, Miossec, Yann Tiersen, Annie Ernaux, Anne Berest, Leïla Slimani, Éric Vuillard, Marc Dugain, Pierre Lemaitre, Hervé Le Tellier, Gilles Clément, Geneviève Brisac, Virginie Despentes, Atiq Rahimi, Yann Arthus–Bertrand, Sorj Chalandon, Laurent Gaudé, Nadia Daam, Patrick Chamoiseau, Vanessa Springora, Catherine Meurisse, Étienne Davodeau, Jul, Michel Agier, Didier Fassin, Jean Robert Viallet, François Héran, Roger Chartier, Étienne Balibar, Cécile Alduy, Hanna Assouline, Myriam Revault d’Allonnes, Laure Murat, Vincent Lemire, Julia Cagé, Dominique Meda, Johann Chapoutot, Benjamin Stora, Laurent Douzou, Olivier Wieviorka, Arié Alimi, Jérôme Karsenti, Philippe Descola, Karine Lacombe, Cédric Villani, Valérie Masson Delmotte, Jean Jouzel, Irène Frachon, Camille Étienne, Allain Bougrain Dubourg, Isabelle Autissier, Cyril Dion, Lilian Thuram, Daniel Herrero…
stora benjaminJosiane Balasko, Julie Gayet, Annie Ernaux, Lilian Thuram… Arguant des «limites du pluralisme», 300 personnalités s’opposent à la chronique de Charles Sapin sur France Inter
Par Jeanne Durieux
Publié le 12/09/2026 à 20h34, mis à jour le 12/09/2026 à 21h36
La tribune, dont les signatures sont marquées à gauche, dénonce la chronique politique hebdomadaire du nouveau directeur–adjoint du magazine Valeurs Actuelles sur les ondes de la radio publique.
Les détracteurs de Charles Sapin ne désarment pas. Dans une tribune écrite en écriture inclusive et publiée sur le site du Parisien ce samedi après–midi, quelque 300 personnalités du monde médiatique et culturel contestent l’arrivée du nouveau directeur–adjoint de la rédaction de Valeurs Actuelles sur l’antenne de France Inter, arguant des «limites admissibles du pluralisme dans le débat public». Ce «pluralisme doit se déployer dans le cadre de l’arc républicain et ne saurait se confondre avec la complaisance envers des idées qui représentent un danger pour la démocratie et le respect des droits fondamentaux», brandissent les signataires de la tribune, marqués en immense majorité à gauche. On y trouve les acteurs Josiane Balasko, Denis Podalydès, Anna Mouglalis, Corinne Masiero, les historiens Benjamin Stora et Johann Chapoutot, les écrivains Annie Ernaux, Leïla Slimani ou Virginie Despentes, le photographe Yann Arthus–Bertrand, le dessinateur Jul., le sociologue François Héran, l’ancien footballeur Lilian Thuram etc. La chronique sur France Inter du journaliste politique, auparavant passé par les rédactions de L’Opinion, du Figaro et du Point, devrait donc être supprimée car France Inter ne devrait pas «participer à la banalisation» des idées portées par Valeurs Actuelles, poursuivent–ils.
«Étrange défaite»
Les valeurs de l’hebdomadaire seraient «en totale contradiction avec les missions de la radio publique définies par le Parlement : défendre la cohésion sociale, la lutte contre les discriminations, la représentation de la diversité des origines et des cultures», s’indigne le texte, qui taxe volontiers Valeurs Actuelles de «vitrine et symbole de la libération de la parole raciste».
Les auteurs de la tribune considèrent également que la chronique proposée à Charles Sapin est «une étrange défaite» après le rapport Alloncle qui s’était penché sur les financements de l’audiovisuel public. «Valeurs actuelles s’est particulièrement illustré dans la violente campagne de dénigrement et d’attaques outrancières orchestrées l’année écoulée contre l’audiovisuel public par l’extrême droite», mettent–ils en avant. «Pour toutes ces raisons, nous artistes, chercheur–es, universitaires, magistrat–es, avocat–es, écrivains, sportifs–ves soutenons les salarié–es de Radio France qui demandent la suppression de cet éditorial de Valeurs actuelles sur France Inter», ponctue la tribune. France Inter est en ébullition depuis l’annonce de l’arrivée de Charles Sapin pour une chronique politique chaque dimanche à quelques mois de l’élection présidentielle. Interrogée par l’AFP, la direction de France Télévisions avait souligné que «Charles Sapin vient le dimanche face à Rokhaya Diallo», une militante antiraciste, pour «un débat, une confrontation de points de vue différents». En outre, «il intervient occasionnellement dans “Avant le 20h” comme d’autres intervenants extérieurs» variés. L’intersyndicale du groupe public Radio France, dont France Inter fait partie, a déposé un préavis de grève pour les dimanche 13 et lundi 14 septembre, demandant le retrait de sa chronique. Auprès de l’AFP, la patronne de Radio France, Sibyle Veil, a défendu le choix de donner la parole à «des gens qui ne pensent pas la même chose».
En plein Sahara algérien dorment depuis 1943 quarante kilomètres de rails qu’aucun train n’a jamais empruntés
Brice L.
12 septembre 2026
Imaginez rouler pendant des heures en plein désert algérien, loin de toute route goudronnée, et tomber soudain sur deux rails de métal rouillé qui s’enfoncent dans le sable à perte de vue. Pas de gare, pas de gravats de wagon, pas la moindre trace d’un train ayant jamais circulé dessus. Rien qu’une ligne de fer, posée là comme suspendue dans le temps, et qui n’a jamais servi à rien depuis plus de huit décennies. Ce décor presque irréel existe bel et bien, quelque part entre Colomb–Béchar et Abadla, dans le sud–ouest algérien. Il raconte une histoire méconnue, celle d’un projet pharaonique né dans le chaos de la Seconde Guerre mondiale, porté par des ambitions démesurées, et achevé dans l’échec le plus total.
À retenir
- Le régime de Vichy lance en 1941 un projet de ligne transsaharienne de 3 000 km reliant la Méditerranée au Niger, décrété par Pétain
La construction fut réalisée par des travailleurs forcés, dont des républicains espagnols, des réfugiés antifascistes et des travailleurs juifs, dans des conditions extrêmesLe débarquement allié de fin 1942 stoppe le chantier après seulement 365 km construits, dont 40 à 70 km jamais empruntés par un train, la ligne étant fermée en 1963Un fantôme de fer dort dans le sable depuis 1943
Dans cette portion reculée du Sahara, les dunes ont englouti une bonne partie de l’histoire, mais pas ces rails. Ils sont toujours là, à moitié ensevelis, témoins muets d’un chantier titanesque abandonné en pleine course. Contrairement à la plupart des vestiges ferroviaires que l’on croise parfois en Europe, ceux–ci n’ont jamais connu la moindre circulation commerciale. Aucun train n’est jamais passé sur cette voie, et pourtant, elle a bien été construite, boulon après boulon, traverse après traverse, par des hommes qui n’avaient pas vraiment le choix de refuser la tâche.
Ce silence ferroviaire intrigue autant qu’il fascine. Comment une infrastructure aussi lourde à mettre en place a–t–elle pu être laissée à l’abandon sans jamais servir, alors même que son édification a coûté sueur, souffrance et vies humaines ? La réponse se trouve dans un contexte géopolitique explosif, celui de la France occupée du début des années 1940.
Vichy rêvait d’un transsaharien reliant la Méditerranée au Niger
Tout commence par une note administrative datée de la fin de l’année 1940, rédigée par le ministre Jean Berthelot, qui sollicite l’avis technique de la SNCF sur la faisabilité d’une ligne transsaharienne. Le régime de Vichy, alors sous la supervision de l’Allemagne nazie, voit dans ce projet une occasion de démontrer sa puissance et son ambition coloniale malgré la défaite militaire. Le maréchal Pétain signe personnellement le décret autorisant la construction en mars 1941.
L’objectif affiché est vertigineux : relier la côte méditerranéenne, du côté d’Oran, jusqu’au fleuve Niger, sur environ 3 000 kilomètres de voie ferrée traversant l’un des déserts les plus hostiles de la planète. Un tel chantier aurait bouleversé les échanges commerciaux et militaires entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne. C’est dans cette logique que les premiers travaux démarrent dès 1941, avec pour première étape stratégique la ville de Colomb–Béchar, aujourd’hui simplement appelée Béchar.
Des bras forcés pour poser des rails dans l’enfer du désert
Un projet de cette envergure ne pouvait pas reposer sur du volontariat. Des centaines de travailleurs forcés sont mobilisés sur ce chantier, principalement des prisonniers de guerre et des personnes réquisitionnées, soumis à une cadence jugée pratiquement impossible à tenir dans des conditions climatiques extrêmes. Parmi eux figurent des républicains espagnols ayant fui la guerre civile, membres des Brigades internationales, ainsi que des réfugiés antifascistes et des travailleurs juifs, comme le rappellent notamment les archives du Mémorial de la Shoah.
En avril 1943, on estime qu’un millier de ces républicains espagnols se trouvaient encore autour de Colomb–Béchar, directement liés aux chantiers de la région. La chaleur écrasante, le manque d’eau, l’isolement total et la dureté du travail manuel font de ce projet l’un des plus éprouvants menés sur le sol algérien durant cette période. Chaque traverse posée l’était au prix d’un effort humain considérable, dans un environnement où la moindre erreur pouvait coûter cher.
Quarante kilomètres de voie qui ne menaient nulle part
Le tronçon atteint Colomb–Béchar dès la fin de l’année 1941, et la voie commence à être desservie l’année suivante. Mais l’histoire bascule brutalement avec le débarquement allié en Afrique du Nord à la fin 1942. Ce basculement stratégique majeur provoque un arrêt quasi immédiat du chantier, les priorités militaires et politiques ayant totalement changé de camp. Selon les récits recueillis auprès d’anciens cheminots de la région, l’arrêt fut aussi soudain que l’avait été le lancement du projet.
Sur les 3 000 kilomètres initialement prévus, seuls 365 kilomètres de voie auront finalement été construits, et selon les sources, entre 40 et 70 kilomètres de rails auront réellement été posés dans cette portion la plus reculée du désert avant l’arrêt définitif. Des travaux de prolongation limités se poursuivent tout de même jusqu’en 1949, permettant d’atteindre la localité d’Abadla, à une centaine de kilomètres au sud de Béchar.
Mais le rêve transsaharien est bel et bien enterré : la ligne sera officiellement fermée en 1963, puis démolie sur la majeure partie de son tracé.
Ce que ces rails abandonnés racontent encore aujourd’hui
Fait troublant, le site d’Abadla, dernier point atteint par les équipes de construction, connaîtra une seconde vie bien différente de celle imaginée à l’origine.
Il deviendra la zone de la base militaire d’essais d’engins spéciaux d’Hammaguir, utilisée notamment pour des essais balistiques et spatiaux durant les décennies suivantes. Le désert qui devait accueillir un axe commercial transcontinental s’est ainsi transformé en terrain d’expérimentation militaire, aussi discret que stratégique.
Aujourd’hui encore, plusieurs reportages menés sur place confirment que des portions de rails demeurent visibles dans le sable, résistant tant bien que mal à l’érosion et au temps. Ces vestiges silencieux constituent un témoignage rare et tangible d’un chapitre méconnu de l’histoire coloniale française, mêlant ambitions industrielles démesurées, contraintes de la guerre et exploitation humaine.
Ce fragment de chemin de fer oublié dans le Sahara n’est finalement pas qu’une simple curiosité géographique. Il incarne à lui seul les contradictions d’une époque où l’on rêvait de conquérir le désert par la technologie, tout en s’appuyant sur des méthodes profondément inhumaines.
Alors que ces rails continuent de rouiller, invisibles aux yeux du monde, ils posent une question qui dépasse largement le cadre ferroviaire : combien d’autres traces de ce genre, disséminées aux quatre coins du globe, attendent encore d’être redécouvertes et racontées ?
Une présence inhabituelle à la commémoration de la mort de Maurice Viollette, maire de Dreux pendant près de 50 ans
Olivier Bohin
12 septembre 2026
Eric Duquesnoy avec Marlène Fillon, membre du comité Viollette, devant la stèle Viollette.
Devant sa stèle fleurie, à proximité du square de la République, juste en face de la sous préfecture de Dreux, samedi 12 septembre, dans la matinée, ils sont une trentaine à se réunir, la députée de Dreux, Christelle Minard (LR), des militants politiques de sensibilité de gauche, des représentants du milieu associatif ou simplement des Drouais attachés à la mémoire de celui "qui avait la maladie de la pierre", comme le rappellent de concert le maire Abdel–Kader Guerza et Eric Duquesnoy, président de l'association perpétuant le souvenir de Maurice Viollette, maire de Dreux de 1908 à 1959 (avec une interruption pendant la guerre). Il est décédé le 9 septembre 1960 à l'âge de 90 ans.
"Maurice Viollette fut d'abord un homme d'action et un bâtisseur, contribuant à la création d'écoles, d'hôpitaux, de maternités, de cités ouvrières"
Abdel–Kader Guerza (Maire de Dreux.)
La présence du maire de Dreux en exercice a revêtu un caractère exceptionnel, une telle commémoration se déroule en général sans le premier magistrat de la commune.
"C'est la première fois au moins depuis 1995, année de ma nomination de président de l'association des Amis de Viollette", précise Eric Duquesnoy. Abdel–Kader Guerza, ayant des racines de l'autre côté de la Méditerranée, a, sans doute, été sensible à l'engagement de Viollette lorsqu'il fut gouverneur d'Alger.
Mais pas seulement : Abdel–Kader Guerza insiste sur son action dédiée "à un fort développement de notre belle ville de Dreux. Il a cultivé cette notion de vivre ensemble qui est l'un de mes objectifs", rappelle–t–il. "Il fut d'abord un homme d'action et un bâtisseur, contribuant à la création d'écoles, d'hôpitaux, de maternités, de cités ouvrières. Et de nombreux équipements qui ont durablement transformé Dreux. Son engagement a dépassé les frontières de notre modeste territoire".
Maurice Viollette (1870–1960) était un avocat et homme politique français de premier plan, figure majeure de la IIIe République. Membre du Parti républicain–socialiste, il est particulièrement célèbre pour son ancrage local exceptionnel en Eure–et–Loir et ses tentatives novatrices de réformes en Algérie coloniale. Un parcours politique exceptionnel
Maurice Viollette a cumulé d'importantes fonctions politiques tant sur le plan local que national, s'illustrant par sa longévité démocratique :
- Maire de Dreux : Il a dirigé la ville pendant près de 50 ans, de 1908 à 1959.
Parlementaire d'Eure–et–Loir : Il a siégé en tant que député (1902–1919 et 1924–1930) puis comme sénateur (1930–1939).Ministre : Il a occupé le poste de ministre du Ravitaillement et des Transports maritimes en 1917 (pendant la Première Guerre mondiale), puis ministre d'État sous le Front populaire. Le Gouvernorat d'Algérie et le projet « Blum–Viollette »
Nommé Gouverneur général de l'Algérie de 1925 à 1927, Viollette y adopte une posture réformiste, convaincu qu'il faut accorder des droits politiques aux Algériens musulmans pour préserver l'avenir de la France en Afrique du Nord.
Entre 1936 et 1937, il élabore avec Léon Blum le célèbre projet de loi Blum–Viollette. Ce texte visait à accorder la citoyenneté française et le droit de vote à une élite de dizaines de milliers d'Algériens musulmans, sans qu'ils aient à renoncer à leur statut personnel religieux. Face à l'opposition farouche des colons et de la droite, le projet fut bloqué et ne fut jamais voté par le Parlement, un échec qui précipitera plus tard la rupture dramatique entre la France et l'Algérie.
Hors sujet
Quand l’extrême droite française brandit le spectre du « grand remplacement » culinaire
Par Anne Chemin
12 septembre 2026
Ils festoient autour de grandes tables recouvertes de nappes blanches, ils chantent à tue–tête des tubes de Michel Sardou et ils se régalent de cochons à la broche servis sur des plats fumants : coiffés de bérets « fabriqués en France », les « canonniers » se réunissent par milliers, depuis 2021, dans des abbayes ou des châteaux pour partager de « grandes ripailles ». Organisés par Le Canon français, une association créée en 2021 par Pierre–Alexandre Mortemard de Boisse et Géraud du Fayet de la Tour, ces banquets géants sont destinés à célébrer la culture française de terroir.
Les fondateurs du Canon français affirment, sur leur site Internet, vouloir valoriser les produits de nos « belles régions », rendre hommage aux « lieux d’exception » du patrimoine national et créer du lien social. Ils promettent « plus d’un kilo de nourriture par personne », une ribambelle de bonnes bouteilles, de la convivialité – et un « entre–soi rassurant », selon le mot du sociologue Benoît Coquard : ces « images d’un passé très lointain sur le registre de la France éternelle » sont destinées à donner aux convives le sentiment de faire la fête avec des « gens comme eux ». Comme eux, et donc pas comme certains autres.
Financés en partie par le milliardaire d’extrême droite Pierre–Edouard Stérin, catholique réactionnaire exilé fiscalement en Belgique, ces festins ont parfois été émaillés d’injures racistes, sexistes ou homophobes – ce fut notamment le cas à Caen en avril, a rapporté France Inter. Comme si cette ode aux bons vivants enracinés dans leur terroir venait nourrir la croisade culturelle de l’extrême droite contre les bobos « hors–sol » des grandes villes et les étrangers ignorants de nos vénérables traditions. De son côté, Le Canon français se défend de tout racisme, et sa charte interdit « tout propos ou attitude discriminatoire ». Défendre l’identité nationale jusque dans l’assiette ? Enrôler la nourriture « bien de chez nous » dans la grande bataille idéologique contre l’immigration ? Appliquer à l’alimentation la théorie du « grand remplacement », cette thèse complotiste selon laquelle la population européenne serait peu à peu remplacée par des populations immigrées ? Pour Emilie Laystary, autrice de Passer à table. Ce que l’acte de manger dit de nous (Divergences, 2025), la dimension politique de ces festivités ne fait aucun doute : longtemps restée un « impensé » de l’extrême droite, l’alimentation est désormais « récupérée à des fins identitaires et xénophobes » par des mouvements qui veulent protéger notre table des « assauts du multiculturalisme ».
En 2004, l’association Solidarité des Français lançait ainsi, à Paris, une campagne de distribution de « soupe au cochon » pour les plus démunis. Si l’initiative peut paraître généreuse, le choix du porc, qui exclut les juifs et les musulmans, ne doit rien au hasard : la fiche pratique distribuée aux bénévoles précise que si un sans–abri veut du fromage ou des vêtements, il doit impérativement manger du cochon : « Pas de soupe, pas de dessert… Le seul mot d’ordre de notre action : les nôtres avant les autres ! »
En « triant la population nécessiteuse selon un critère ethnoreligieux », analysent Misgav Har–Peled et David Nadjari, auteurs du Complexe du cochon. Faut–il manger du jambon pour être français ? (Hermann, 2019), Solidarité des Français – association fondée par des adhérents du Mouvement national républicain, un parti né en 1999 de la scission avec le Front national – embrigade la nourriture dans sa croisade idéologique contre l’immigration. C’est pour cette raison que la distribution a finalement été interdite. « Ces soupes au lard, estiment les auteurs, s’inscrivent en effet clairement dans un héritage frontiste, avec leurs slogans aux relents de préférence nationale. »
La charcuterie, qui exclut les juifs et les musulmans tout en éveillant, comme l’affirme l’historien et sociologue Pierre Birnbaum dans La République et le cochon (Seuil, 2013), « des souvenirs de forte sociabilité partagée, de bruyantes tables communes, d’agapes campagnardes chaleureuses », est au cœur de cette bataille culturelle. En 2014, le maire Rassemblement national (RN) d’Hayange (Moselle), Fabien Engelmann, crée ainsi une « fête du cochon » dont l’affiche proclame « Nos traditions d’abord » – une allusion limpide au livre de Jean–Marie Le Pen Les Français d’abord (Carrère–Lafon, 1984). Plus directe encore est la page Facebook apparue en 2012 « Je mange du porc et je t’emmerde », qui était suivie, en 2019, par près de 150 000 personnes.
Le « nationalisme ordinaire »
Pour Emilie Laystary, les banquets « villageois et rustiques » du Canon français, tout comme les fêtes locales à la gloire du porc, ont pour ambition de défendre une « France authentique présentée comme en voie de disparition » – une époque largement imaginaire où le pays était préservé de ce que l’extrême droite appelle la « submersion migratoire ». Lors de sa croisade contre les kebabs, en 2015, le maire (alors apparenté FN) de Béziers (Hérault), Robert Ménard, ne faisait d’ailleurs pas mystère du caractère politique de son combat : il clamait haut et fort sa hantise du « grand remplacement culinaire ».
Si l’extrême droite investit avec autant d’ardeur le territoire de la nourriture, c’est parce qu’elle en a saisi l’immense puissance symbolique. Avec ses références au savoir–faire, à l’artisanat ou à l’art de vivre, la gastronomie française « participe à la mythification du village et du terroir dans l’imaginaire national – la terre nourricière – mais aussi à la sacralisation de modes de vie considérés comme spécifiquement français », écrit en 2010 le politiste Vincent Martigny dans « Le Goût des nôtres, gastronomie et sentiment national en France », un article pour la revue Raisons politiques.
Selon le sociologue Christian Coulon, les représentations liées à la cuisine portent en effet « des imaginaires et des styles de vie fonctionnant à certains égards comme des répertoires politiques » – surtout en France, où la gastronomie constitue, écrivait le sémiologue Roland Barthes (1915–1980), une « valeur totem ». « En tant que pratique sociale rattachée à un ensemble de valeurs, de rites et de mythes, conclut Vincent Martigny, la cuisine constitue un rouage essentiel de l’identification à la communauté imaginée nationale. » Et un ingrédient central du « nationalisme ordinaire ».
Quand l’attachement aux traditions culinaires se transforme en un patriotisme belliqueux, quand il est enrôlé dans les batailles politiques contre l’immigration, il est cependant mis au service, non plus d’un légitime sentiment de fierté nationale, mais d’un discours d’exclusion et de rejet. « Promouvoir une identité culinaire unique, c’est se livrer à une manipulation identitariste de la cuisine », résume l’historienne Julia Csergo, autrice de La gastronomie est–elle une marchandise culturelle comme une autre ? La gastronomie française à l’Unesco : histoire et enjeux (Menu fretin, 2016).
Dans cette perspective, la nourriture sert, analyse l’historien Laurent Dornel, à « assigner et essentialiser l’altérité ». « Elle devient un mode de saisie anthropologique de l’autre, précise l’auteur de La France hostile. Socio–histoire de la xénophobie 1870–1914 (Hachette, 2004). C’est une manière, pour les autochtones, d’exclure l’immigré, surtout quand il n’est pas facilement repérable du point de vue phénotypique. Ce discours est la version symbolique du projet “Immigration zéro” : on refuse la cuisine des étrangers de même qu’on refuse leur présence sur le territoire français. »
Ces controverses « identitaristes » sur la nourriture ont pour but de créer des tensions intracommunautaires. « Lorsque l’extrême droite dénonce la “kebabisation” de la France, elle cherche à stigmatiser et dévaloriser des cultures alimentaires qui font pourtant partie de notre histoire nationale, précise Julia Csergo. L’identité culinaire de la France ne se résume pas à la baguette, au vin et au cochon : au cours de sa longue histoire, elle s’est nourrie de traditions très différentes. Personne ne peut se proclamer le défenseur d’une supposée pureté originelle de la cuisine française. »
Pour l’universitaire italien Fabio Parasecoli, professeur à l’école Steinhardt de l’université de New York, cette offensive de l’extrême droite porte un nom : le « gastronativisme ». Cette idéologie consiste, selon lui, à jouer de la relation intime entre nourriture et identité pour opérer un tri entre ceux qui appartiennent à la communauté nationale et les « autres ». Le gastronativisme sert donc, selon le chercheur, à tracer une frontière symbolique étanche entre « eux » et « nous », explique–t–il dans Gastronativism. Food, Identity, Politics, un ouvrage publié en 2002 (Columbia University Press, non traduit).
En relèvent, par exemple, les violentes controverses qui ont déchiré le Danemark au sujet des frikadeller, ces boulettes de porc traditionnelles servies dans les cantines. Sur proposition du Parti du peuple (extrême droite), le conseil municipal de Randers, une ville du Jutland, les avait, en 2016, imposées au menu, tentant, selon Fabio Parasecoli, de distinguer les « vrais » enfants danois (qui en mangent) des « faux » (qui les refusent) – les juifs et musulmans. Une manipulation symbolique utilisée, en Allemagne, par le parti d’extrême droite Alternative für Deutschland (AfD) : ses affiches montrent un petit cochon rose surmonté d’un slogan sans ambiguïté, « L’islam ? Pas dans notre cuisine ».
Impact symbolique
Jusqu’à la fin du XXe siècle, ces controverses politiques sur la nourriture occupent une place « très marginale » dans le discours de l’extrême droite française, précisent les historiens Misgav Har–Peled et David Nadjari dans leur livre. Il faut attendre le début des années 2000 pour qu’elle fasse de la cuisine estampillée française un « rempart identitaire contre l’immigration », selon le mot d’Yvan Gastaut, maître de conférences à l’université Côte d’Azur. Non sans un certain succès : dans les années qui suivent l’attentat du 11 septembre 2001, « cette défense de la bonne chère traditionnelle », analyse l’historien, séduit une France tentée par l’inquiétude et le repli.
Dans un monde marqué par la montée du terrorisme au sein des pays occidentaux et par l’essor de l’islam politique dans les pays arabes, la hantise du « choc des civilisations » prophétisé en 1996 par le politiste américain Samuel Huntington attise en effet des querelles sans fin. Développement des boucheries halal, ouverture de kebabs, débat sur les menus des cantines scolaires : alors que l’islam de l’immigration d’après–guerre ne dérangeait personne, la pratique affichée de la deuxième génération engendre d’ardentes polémiques sur ce que l’essayiste d’extrême droite et président du parti Reconquête ! depuis 2021, Eric Zemmour, appellera l’« islamisation » de la société française.
En 2002, dans Le Totalitarisme islamiste à l’assaut des démocraties (édition des Syrtes), le géopolitologue et essayiste Alexandre Del Valle s’attarde ainsi, dans un chapitre consacré aux « stratégies de conquête du totalitarisme islamiste », sur l’inquiétante baisse, selon lui, de la consommation de porc. Quant à Alain Sanders, l’une des plumes du journal d’extrême droite Présent, il imagine en 2004, dans Le Porc clandestin, la France de l’année 2010, « quatrième année de l’établissement de la République islamiste de France » : le porc est interdit et les charcutiers sont envoyés en camp de rééducation…
Les guerres culturelles qui marquent les années 2000, 2010 et 2020 sont en marche, avec leur cortège de controverses sur l’abattage rituel musulman, le port du voile ou la construction de mosquées. Fondé en 2003, le mouvement d’extrême droite Bloc identitaire comprend rapidement l’impact symbolique des différends sur la nourriture. « Le pouvoir se prend par la conquête des esprits, écrit l’organisation sur son blog. Il est donc nécessaire de développer des projets de type métapolitique qui permettent d’attirer des personnes qui ne viendront jamais à l’action politique par le militantisme classique. »
Dans les années 2000, le groupe d’extrême droite organise donc des distributions de « soupe au lard », investit le Quick de Villeurbanne (Rhône) avec des masques de cochon pour défendre les Quick N’Toast au bacon et invite les Parisiens à un « apéro géant saucisson et pinard » dans le quartier populaire et multiculturel de la Goutte d’Or. En 2003, Bloc identitaire adopte pour emblème le sanglier. « A travers le porc, il revendique une filiation d’ordre biologique avec les “Gaulois”, la souche démographique soi–disant originelle et idéalisée du peuple français, dont ils imitent ce qu’ils s’imaginent être les coutumes », analysent Misgav Har–Peled et David Nadjari.
Cette bataille culturelle gagne peu à peu le FN, puis une partie de la droite traditionnelle. Pendant la campagne présidentielle de 2012, Marine Le Pen accuse ainsi le secteur de la viande de dissimuler l’« halalisation » des chaînes d’abattage – une polémique attisée par le candidat président, Nicolas Sarkozy, qui affirme, à rebours de l’évidence, que le halal est la « première » préoccupation des Français. La controverse « nourrit un peu plus la théorie de l’islamisation de la France par “l’estomac”, observent Misgav Har–Peled et David Nadjari. Une minorité chercherait à imposer à la majorité sa loi alimentaire ».
Une quinzaine d’années plus tard, cette croisade autour de la défense du patrimoine culinaire français fait partie intégrante du « grand combat culturel de l’extrême droite, constate le politiste Gilles Ivaldi, chercheur CNRS au Cevipof et professeur à Sciences Po Paris. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, elle n’a rien d’anodin, ajoute l’auteur de De Le Pen à Trump : le défi populiste (Editions de l’université de Bruxelles, 2019). Elle peut sembler moins violente qu’une attaque frontale sur la religion mais elle relève du racisme dit subtil, voilé ou ethno–différentialiste. C’est la stratégie dominante de l’extrême droite depuis les années 1970 ».
Quête de « pureté »
Le racisme biologique et inégalitaire né à l’époque de l’esclavage et de la colonisation est en effet condamné par les institutions internationales imaginées dans l’après–guerre. Dès la fin des années 1940, les Nations unies disqualifient l’idée d’une hiérarchie irréductible entre les groupes humains et récusent la validité scientifique du concept de race. En proclamant solennellement l’égale dignité de tous les êtres humains, elles installent, selon le philosophe Etienne Balibar, un nouveau « paradigme intellectuel » : l’antiracisme devient, pour la première fois de l’histoire, une norme internationale.
Face à cette nouvelle donne, le racisme est contraint de changer de visage. Au lieu de hiérarchiser les races humaines, il accuse désormais certaines communautés de refuser toute assimilation. Résolument hostile à l’ouverture des frontières, ce « new racism », selon l’historien britannique Paul Gilroy, proclame sa hantise du métissage : ce qui est reproché aux étrangers, résume le philosophe Pierre–André Taguieff, ce n’est plus leur infériorité biologique mais le fait d’« incarner, en tant que corps étranger, une menace de désordre pour le groupe national – menace polymorphe de défiguration, de dénaturation, de désintégration, voire de souillure ».
En France, le laboratoire théorique de ce « néoracisme différentialiste et culturel », selon le mot de Pierre–André Taguieff, est le Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne, également connu sous son acronyme Grece, fondé à la fin des années 1960 par le philosophe Alain de Benoist. Les « grécistes », observe le politiste Sylvain Crepon, en 2010, dans la revue Raison présente, tournent peu à peu le dos aux théories biologiques racialistes pour défendre la notion « anthropologique » de culture, et prôner, au nom de la pureté, une « étanchéité entre les peuples ». Le FN, qui émerge sur la scène politique en 1983, se fait le porte–parole de cette pensée identitaire.
LAURENT CORVAISIER
La croisade sur la nourriture est l’une des innombrables facettes de ce racisme du « chacun chez soi », selon l’historien et ancien ministre de l’éducation nationale (2022–2023) Pap Ndiaye. « La dénonciation de l’abattage musulman ou de la kebabisation de la France place le registre de la menace dans un nouveau champ sémantique, observe Gilles Ivaldi. L’alimentation a le mérite de désigner clairement le “nous” et le “eux”, ce qui est essentiel dans le discours ethno–différentialiste qui est aujourd’hui au cœur de l’idéologie de l’extrême droite : elle est utilisée comme un mode d’identification et d’appartenance. »
Cette stratégie n’est pas dénuée d’habileté. « C’est une façon de désigner l’autre, non par ses caractéristiques raciales, religieuses ou ethniques, mais par ce qu’il mange, poursuit Gilles Ivaldi. Cette euphémisation est évidemment très précieuse pour un parti engagé dans une stratégie de dédiabolisation : elle sert à gommer les éléments qui la rattachent au racisme. Le discours sur la nourriture paraît plus inoffensif que les diatribes sur l’islam mais il active, au fond, les mêmes représentations : la dénonciation de la “kebabisation” de la France est l’équivalent, dans le domaine de la cuisine, de la crainte du “grand remplacement”. »
Pour les historiens spécialistes du sujet, cette quête de « pureté » a quelque chose de totalement absurde : l’alimentation, qui n’est jamais figée dans le marbre des traditions, ne cesse de combiner l’ancien et le nouveau, le proche et le lointain, le familier et l’étranger. « Toutes les cuisines du monde sont le fruit d’hybridations, souligne l’historienne Julia Csergo. Depuis la préhistoire, les ovins, les bovins mais aussi les oliviers ou les cerisiers se propagent à travers le monde en suivant les trajets des migrations humaines. Tout ce que nous mangeons est le résultat d’un métissage – ne serait–ce que la tomate, qui ne vient pas de Provence mais d’Amérique du Sud ! »

Julia Csergo en veut pour preuve le fait que la pizza et le couscous font désormais partie des plats préférés des Français. « Les vagues migratoires apportent des pratiques culinaires nouvelles que la population du pays d’accueil, peu à peu, s’approprie, poursuit l’historienne. La cuisine ne se laisse pas facilement embrigader dans le combat identitaire. » L’Unesco l’a bien compris : en 2010, elle a inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’humanité non pas la « gastronomie française », qui supposerait la fixité des traditions, mais le « repas gastronomique des Français », qui propose, écrit l’Unesco, un corpus de recettes « qui ne cesse de s’enrichir ». On ne saurait mieux dire que la cuisine est une culture vivante ouverte à l’altérité.
La merguez est–elle alsacienne ?
Historiquement, on s’interroge d’un autre lien avec l’Alsace :
Et si la merguez était née de mains de bouchers charcutiers alsaciens émigrés en Afrique du Nord au sortir de la guerre de 1870 ?
L’autre communauté à évoquer son rôle dans la création de la merguez, ce sont les Alsaciens.
Dès 1830, les autorités françaises encourageront la colonisation de l’Algérie, elle deviendra la seconde destination des populations émigrées d’Alsace.
Cette vague sera doublée au sortir de la guerre de 1870 et du rattachement de l’Alsace à l’Empire prussien par le Traité de Francfort. 5000 Alsaciens et 4000 allemands qui se trouve à proximité avec la frontière Française ils quitteront ainsi leurs villages pour s’installer en Afrique du Nord entre 1871 et 1873.
Et c’est là que nait l’idée des origines alsaciennes de la merguez.
La communauté alsacienne de Constantine aurait ainsi remplacé le porc des saucisses alsaciennes traditionnelles par du bœuf et de l’agneau.
S’il est clair que la viande de merguez, savamment épicée, coupée avec des couteaux mécaniques et introduite ensuite dans un boyau naturel de mouton peut relier à la pratique des bouchers charcutiers alsaciens de l’époque…
La merguez finira, elle, par conquérir la métropole …
Conilhac–Corbières : Christian Fabrer nous a quittés
Correspondant
4–5 minutes
Publié le 11/09/2026 à 20:41 , mis à jour à 20:56
L'Indépendant
C’est avec une profonde émotion que nous avons appris la disparition brutale de Christian Fabrer, affectueusement surnommé "Kiki". Les obsèques religieuses de Christian ont été célébrées, mardi 8 septembre, en l’église de Conilhac–Corbières, avant son inhumation au cimetière du village. Une cérémonie, à l’image de l’homme qu’il était : entouré des siens et de nombreux amis, venus de tout le Lézignanais, lui rendre un dernier hommage. L’histoire de Christian et de sa famille est intimement liée à celle de ces familles de pieds–noirs, contraintes de quitter l’Algérie en 1962.
La sienne s’installe à Conilhac. Christian rencontre Annie Poumès, qu’il épouse, en 1965. Besogneux de nature, il devient plombier au sein de l’entreprise Fialin à Lézignan. Christian Fabrer, altruiste dans l’âme, donnait de sa personne. Toujours disponible, enthousiaste et généreux de son temps, il a participé à de nombreuses aventures collectives.
À Lézignan, il avait notamment mis les gants de gardien de but, au sein d’une équipe de football où se retrouvaient de nombreux pieds–noirs. Il s’investira, également, dans le groupe des Piboulards, association au sein de laquelle il laissera une empreinte particulièrement forte. Entre 1973 et 1975, Christian et Annie tiennent le Café de France.
Christian s’était aussi investi dans le rugby à XIII, participant à de nombreuses compétitions, dans le cadre de la Coupe du vin. Mais, s’il existait une véritable passion chez Christian, c’était bien celle des chevaux et, plus largement, de la nature. Il aimait organiser des randonnées équestres, des sorties à vélo, autant d’occasions de partager, avec les autres, son goût de la découverte et des moments simples.
Au sein du village, il avait également apporté son énergie au comité des fêtes et à l’association La Sabatièra, dont ses fameuses grillades et son méchoui, spécialité qu’il maîtrisait avec talent, séduisaient les plus exigeants. Kiki était un homme qui aimait les gens et les rencontres, la vie.
Avec Annie, ils n’avaient pas eu d’enfants, mais avaient reporté tout leur amour sur leurs neveux et nièces, ainsi que sur leurs nombreux amis, qui occupaient une place essentielle dans leur vie. Son départ brutal laisse, aujourd’hui, un grand vide. Un vide dans sa famille, bien sûr, mais aussi dans la vie du village où Christian avait, au fil des décennies, tissé des liens indéfectibles. La rédaction adresse ses sincères condoléances à son épouse Annie, ainsi qu’à l’ensemble de sa famille et de ses proches.
Après avoir été rappelé à l’ordre par le président Tebboune : Le ministre de l’Éducation annule sa «réforme»
Madjid Makedhi
12 septembre 2026
Nouveaux rebondissements dans le secteur de l’éducation nationale. La «réforme» annoncée, fin juillet dernier, par le ministre en charge du secteur, est tout simplement annulée à la veille de la rentrée scolaire. En effet, quelques jours après avoir été rappelé à l’ordre, en Conseil des ministres, par le président Abdelmadjid Tebboune, Mohamed Seghir Saâdaoui revoit sa copie et annule tous les changements controversés qui ont touché notamment à l’enseignement de la philosophie et du français au secondaire.
Dans un arrêté publié le 9 septembre, le ministère annonce l’annulation de la décision n°20 du 28 juillet 2026, portant réforme de l’enseignement secondaire. Pour rappel, le ministre de l’Education nationale a été tancé par le chef de l’Etat qui lui à rappeler, comme l’a précisé un communiqué du Conseil des ministres de dimanche dernier, que «les mesures concernant la réforme de l’éducation doivent être exclusivement discutées en Conseil des ministres». Le chef de l’Etat a demandé aussi de mettre l’école à l’écart des courants idéologiques qui nourrissent «des polémiques inutiles» sur son avenir. Pour défendre sa réforme, le ministre de l’Education,
Mohamed Seghir Saâdaoui, avait, rappelons–le, mis en avant «l’objectif de renforcer l’enseignement de l’anglais en Algérie», ainsi que celui d’alléger les programmes pour les classes terminales.
La décision annulée prévoyait une restructuration du cycle de l’enseignement secondaire ainsi que l’abandon progressif du système du «tronc commun», avec une orientation directe vers les filières spécialisées dès la première année du secondaire. L’objectif de ces changements, qualités de profonds, est «de préparer la réforme du baccalauréat à partir de la prochaine rentrée scolaire».
Vives réactions
Les modifications devaient toucher les différentes filières, notamment à travers la suppression de certaines matières, comme la philosophie, et leur répartition entre la première et la deuxième années du secondaire. Le ministère voulait également aller vers l’augmentation ou la réduction des coefficients de certaines matières, ainsi que l’introduction de l’informatique dans certaines spécialités, dans le cadre d’un rééquilibrage pédagogique entre les matières fondamentales de chaque filière. Dans la filière des sciences expérimentales, par exemple, les matières de français, de philosophie et de géographie, selon la réforme de M. Saâdaoui, devaient être supprimées en troisième année du secondaire, tandis que le coefficient de la langue anglaise devait être porté à 3.
Même scénario pour la filière de gestion–économie.
Dans tous les changements annoncés, l’enseignement du français et de la philosophie était le plus touché, soit en supprimant ces matières ou en réduisant leurs coefficients. Aussitôt, la décision a suscité de vives réactions. Elle a été sévèrement critiquée par des spécialistes, des pédagogues et des enseignants qui dénoncent «une décision idéologique».
Des enseignants de philosophie voyaient en la suppression de cette manière «une volonté d’éliminer l’esprit critique chez les élèves». La révision de la place du français dans le système éducatif algérien a été également très critiquée par des pédagogues et des acteurs politiques qui considèrent que «le français est un butin de guerre».
Madjid Makedhi
Les dessins du jour